Fred Deux · biographie

1924

Le 1er juillet, naissance de Fred Deux (Alfred Jean Lucien Deux) à Paris 15e dans une famille ouvrière très modeste. Fred, ses parents, et sa grand-mère maternelle, aveugle, vivent dans une pièce unique d’un immeuble de Boulogne-Billancourt, sorte de cave inondée lors des crues de la Seine deux fois par an, aux murs marbrés d’humidité. Parfois, les rats remontent par la plaque d’égout qui se trouve au centre de la pièce. Fred Deux fera de cette cave obscure une matrice féconde tout au long de sa vie.

D’origine piémontaise, la mère de Fred, à la santé fragile, travaille sur les marchés. Le père de Fred, originaire du Nord de la France, avec des racines en Belgique, enchaîne les boulots précaires à l’usine ou aux abattoirs, et milite au PCF. Ces conditions de vie dégradent la santé de Fred, qui souffrira lui-même de la tuberculose. La présence de son oncle Édouard, vivant dans le même immeuble dans une chambre de bonne, lui sert toutefois d’échappatoire. L’oncle couvre de craie les murs du quartier, dessinant des têtes, des chiens qui fument la pipe, pour que Fred reconnaisse le chemin jusqu’à chez eux.

La chaussée du pont vers 1900.
La chaussée du pont vers 1900.

1928-1935

Souvent malade, Fred Deux suit une scolarité en pointillé. Il n’arrive pas à s’intéresser aux études, il n’y aucun livre chez lui. Son père lui ramène des « bleus » de l’usine, copies de schémas industriels, et lui montre comment faire un dessin, avec un crayon taillé au couteau. L’apparition du visage de son oncle Edouard sur la feuille est une révélation pour Fred Deux.

1937

L’oncle Édouard, après plusieurs tentatives, se suicide à l’âge de 27 ans. La disparition de cet original, anarchiste et rêveur, qui avait décidé de ne jamais travailler, marquera Fred Deux pour le reste de sa vie. Cet oncle était pour lui un « passeur », passeur d’abord entre les murs suintants de la cave, qu’il disait « couverts de rosée », et passeur à travers les difficultés de la vie. On retrouvera souvent la figure de l’oncle dans les dessins de Fred Deux.

Acte de décès l'oncle de Fred, Édouard.
Acte de décès de l'oncle de Fred, Édouard.

1939

À l’âge de 12 ans, il intègre un centre de formation professionnelle. Sa formation le conduit dans une usine « tout à fait infernale », où il reste trois semaines. Il comprend que cette vie de misère n’est pas faite pour lui, et demande à prendre des cours du soir, comme certains le font à l’usine.

1940-1943

Fred suit les cours du soir au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), et devient apprenti chez un soudeur-bronzier, ce qui le passionne. Il dessine des mains et écrit, pour lui-même, des « rédactions ». Afin d’obtenir son certificat d’études, il prend des cours chez une voisine. Celle-ci abusera de Fred de ses 13 à 16 ans. Il racontera cette enfance perturbée dans son roman culte, autobiographique et fantasmatique, La Gana, publié en 1958.

À la fin de sa formation, il obtient un CEP, un CAP d’électricien et un CAP de bronzier. Il entre à l’usine Farman de Suresnes, comme électricien d’entretien en équipe de nuit.

1944

Il s’engage l’année suivante dans le groupe de résistants FTP de l’usine, pour lesquels il a déjà caché des tracts. On lui apprend à utiliser une arme. Il rejoint le maquis du Doubs avec ses camarades. Obligés de se replier dans le sud de la France, ils reviennent à Boulogne après la libération de Paris, mais Fred ne se résout pas à retourner à l’usine.

1945

Après 48 heures passées auprès de sa famille, il s’engage dans les Goums marocains. Il les rejoint à Belfort et participe aux campagnes des Vosges, d’Alsace et d’Allemagne. Puis il suit son corps militaire jusqu’au Maroc et reste dans le Rif, près de la frontière espagnole, jusqu’en 1947.

1947

Après trois ans passés dans l’armée, il revient du Maroc et se retrouve à Marseille, déterminé à faire quelque chose de sa vie avant ses 27 ans, âge auquel son oncle s’était suicidé. En octobre, il s’installe à Aubagne avec Simone Marie Clary, qu’il a épousée en janvier lors d’une permission. 

Naissance de sa fille Anny.

1948

La famille de sa femme tient une librairie, rue Paradis à Marseille. Il y fait du ménage, du rangement. Il fait alors une rencontre décisive : Georgette Fouquet, la doyenne de la librairie, lui donne l’impulsion et le goût de la lecture. Il commence par Blaise Cendrars, puis découvre le Manifeste du surréalisme d’André Breton. Suivront Aragon, Miller, Kafka, Sade, qui le terrorise et lui rappelle sa voisine institutrice. Il a 24 ans et une fièvre qui bouillonne en lui, son appétit de lecture qui lui a tant fait défaut pendant son enfance montant à la surface et le rendant impatient, avide de tout lire et d’écrire.

C’est également en 1948 qu’il va découvrir, dans un catalogue du MOMA commandé par un client, les arts visuels, et notamment Paul Klee. C’est une révélation quasi mystique, qu’il appellera la « Kleepathologie ».

Avec de la peinture pour vélo, il commence ses premières « taches ». Il écrira plus tard dans Terre mère : « Je comprends mieux que tout ait commencé avec des taches. On vivait par taches, dans des fringues tachées, des draps ensanglantés, des mouchoirs rouges. Les murs avaient des marbrures qui me fascinaient. »

Il se lie avec des clients de la librairie, poètes, essayistes, collectionneurs d’art africain, et fonde avec Jean Tortel le « sous-groupe des surréalistes de Marseille ». Il élargit son panorama artistique aux œuvres de Max Ernst, Otto Dix et George Grosz, et aux décalcomanies d’Oscar Dominguez et Hans Bellmer. Il travaille en autodidacte, privilégiant le geste spontané. Ses « taches » suscitent l’incompréhension de ses proches, notamment quand il écrase, ravi, sa nourriture dans son assiette pour former des taches de couleurs. Il écrira à Georgette Fouquet : « Apprenez qu’il y a un an j’étais soldat […], qu’avant j’étais ouvrier, qu’avant j’étais mort ». « Je nais », proclame l’un de ses premiers dessins de 1949.

1949

La vision d’un rat dans le port de Marseille, alors qu’il erre, saoul, le décille et lui fait écrire une première ébauche de La Gana, un texte intitulé Les Rats. Il y reviendra à de nombreuses reprises. 

Naissance de sa fille Catherine.

1951

Ses dessins sont repérés par Karl Flinker, galeriste parisien de passage à Marseille. Celui-ci les montre à Jean Cassou qui leur consacrera un premier article dans Les Cahiers du Sud, en juin 1951.

Après un long séjour à Morzine pour soigner une rechute de tuberculose, pendant lequel il peint des « taches » et écrit beaucoup, il se sépare de sa famille et monte à Paris. Il se rend à Berne pour voir une exposition consacrée à Klee. Il expérimente de nouveaux procédés de création en étudiant les œuvres de Paul Klee. Il utilise des tissus plus ou moins fins, trempés dans l’encre de Chine, tordus et appliqués, sur lesquels il pose ensuite une feuille. Il détruit toutefois de nombreux dessins. En septembre, Karl Flinker lui trouve une chambre dans l’île Saint-Louis, où il séjournera un an, vivant très chichement. Karl l’expose dans la librairie de son père, Martin Flinker, et sera son premier marchand. L’écrivain Michel Tournier et le compositeur Francis Poulenc figurent parmi les premiers acquéreurs de Fred Deux.

Fred Deux contacte puis rencontre André Breton, et assiste aux réunions du groupe surréaliste. Il se lie d’amitié avec Hans Bellmer. Celui-ci lui dit un jour : « Si vous faites du dessin, vous vous êtes mis dans un chemin difficile… Un dessin, ça n’est pour ainsi dire jamais satisfaisant » (FD, Miroir des questions, 2014).

En novembre 1951, c’est à la librairie-galerie La Hune qu’il rencontre Cécile Reims, buriniste, qui sera la compagne d’une vie entière. Souffrant elle aussi de tuberculose, venue en France pour se soigner, elle compte repartir à Jérusalem. Juive, née à Paris, mais originaire de Lituanie où toute sa famille a été exterminée lors de la Shoah par balle, Cécile Reims s’était installée en Israël après la guerre. Cette rencontre inattendue avec Fred Deux bouleversera leur vie et leur art.

1952

Grâce à Fred Deux, Cécile Reims rencontre Hans Bellmer, pour lequel elle sera graveur d’interprétation à partir de 1967. Cécile fait découvrir à son compagnon la musique de Bach, qui sera pour lui un passeur, tout comme Paul Klee. Il dira : « Grâce à Klee et à Bach, j’ai dessiné les yeux fermés » (Entrée de secours, p. 100). Il rend visite au peintre Hans Reichel dans son atelier, en compagnie de Cécile. Reichel était un ami de Paul Klee décédé en 1940. Fred assiste à l’élaboration d’une aquarelle et à son exécution, et conservera le souvenir de cette rencontre qui sera suivie d’autres. Il rendra hommage à Hans Reichel dans un texte de quatre pages, rédigé en 1990, qu’il cachera derrière une aquarelle du peintre offerte par sa veuve.

En septembre, Cécile Reims rechute gravement et doit être hospitalisée pour un an au sanatorium de l’Espérance à Hauteville-Lompnes, dans l’Ain. Les visites de Fred depuis Paris renforcent leur relation. Leur correspondance amoureuse, conservée à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe), est bouleversante. À Paris, Fred Deux réalise ses premiers dessins à l’encre de Chine avec des couleurs. Il participe à une exposition collective d’artistes surréalistes pour l’inauguration de la Galerie L’étoile scellée, et réalise ses premiers objets d’art brut (en bois, métal, corde, cuir, os…), qui porteront des noms poétiques « L’ami du vent », « Le dieu des chats », « Objet magique ». Ils feront bon ménage avec la collection d’art premier qui sera constituée au fil du temps, par échange ou acquisition, par le couple.

Le sanatorium, 1952.
Le sanatorium, 1952.

1953

Première exposition personnelle de Fred Deux à la librairie-galerie Le Fanal, intitulée La Fenêtre des yeux. Vingt-quatre taches y sont présentées. Fred Deux découvre une nouvelle technique en étalant la gouache au doigt en couches fines ou épaisses, puis en dessinant à l’encre rouge par-dessus avec une plume. Il découvre aussi l’utilisation d’une lame de rasoir pour gratter la matière, laissant les gouttes de sang éventuelles sécher sur le dessin.

En novembre, Cécile Reims le rejoint à Paris. Ils s’installent dans le 14e arrondissement. Fred lui offre un métier à tisser, et elle reprend le tissage qu’elle avait découvert à Jérusalem. Cet artisanat leur permet tout juste de subvenir à leurs besoins.

Fred Deux à Corcelles en 1958 réglant la chaîne du métier à tisser qu'il a offert à Cécile.
Fred Deux à Corcelles en 1958 réglant la chaîne du métier à tisser qu'il a offert à Cécile.

1954

Du 17 mars au 10 avril, a lieu une exposition de Fred Deux dans la galerie À l’étoile scellée, intitulée Peintures. Dessins. Il s’éloigne des Surréalistes et poursuit son travail introspectif. Dans le quartier de la Goutte d’or, il devient éducateur dans un « centre éducatif juif » dans lequel travaille Cécile Reims. Ils mènent une existence difficile mais s’enrichissent l’un l’autre, poursuivant leur cheminement artistique.

Fred Deux après 1952.
Fred Deux après 1952.

1956

Mariage de Cécile Reims et Fred Deux le 24 mars à la mairie du 14e arrondissement à Paris. Il a divorcé l’année précédente.

1957

Leur santé les oblige à quitter Paris. Ils s’installent à la montagne, à Corcelles, près du sanatorium d’Hauteville-Lompnes, dans une ferme délabrée qu’ils vont occuper en échange de quelques travaux. Après Cécile, c’est au tour de Fred de rechuter. Alité, il ne peut plus dessiner. C’est là qu’il écrit, en tapant à un doigt sur une machine offerte par la tante de Cécile, La Gana, consacrée à son enfance. C’est le début d’une longue autobiographie romancée. Au niveau de ses dessins, c’est la période dite « noire », avec des personnages à l’encre de chine ou à la mine de graphite, figures dont les corps avalent d’autres personnages, s’étreignent, forniquent, imbriqués les uns dans les autres. La Gana et ces dessins durs ont la même vocation, à savoir violenter le réel, détruire la cave-tombeau de son enfance et y faire entrer le rêve et la chimère.

Fred Deux à Corcelles en 1957, « lieu et année où fut écrit La Gana ».
Fred Deux à Corcelles en 1957, « lieu et année où fut écrit La Gana ».

1958

La Gana est publiée sous le pseudonyme de Jean Douassot, aux éditions Julliard, dans la collection dirigée par Maurice Nadeau intitulée « Les lettres nouvelles ». Le texte original est amputé de scènes trop éprouvantes pour le lecteur, contre l’avis de Fred.

Fred Deux, Maurice Nadeau et Marthe à Corcelles, 1958.
Fred Deux, Maurice Nadeau et Marthe à Corcelles, 1958.
Première édition de « La Gana » aux Éditions Julliard en 1958.
Première édition de « La Gana » aux Éditions Julliard en 1958.

1959

Le prix de Mai est attribué à La Gana, qui va alors connaître une attention au-delà de la France, notamment en Allemagne et en Autriche, où Fred Deux participera à de nombreuses expositions collectives dans les années 1960. En juin, ils achètent une ferme en mauvais état à Lacoux, village de l’Ain surnommé « Le bout du monde ». Ils y sont isolés mais trouvent en eux une force intérieure. Cécile Reims tisse pour que Fred puisse se consacrer à son écriture et à ses dessins. Elle cesse de graver pendant six ans. Fred lui fabrique trois autres métiers à tisser en prenant modèle sur le premier. Les commandes affluent, elle travaille pour des maisons de haute couture parisiennes. Fred poursuit son autobiographie et écrit Sens inverse.

Fred Deux à Lacoux en 1959.
Fred Deux à Lacoux en 1959.
Cécile et Fred à Lacoux en 1960.
Cécile et Fred à Lacoux en 1960.

1960

Publication de Sens inverse chez Julliard, et début de l’écriture de La Perruque. Une exposition personnelle a lieu à la Galerie du Dragon. Sous le pseudonyme de Jean Douassot, Fred signe le manifeste des 121, « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », et voit la DST débarquer au village pour une perquisition chez eux.

L’année suivante, Fred réalise ses premiers dessins avec des fonds aquarellés.

1962

Fred Deux expérimente la mine de graphite. Ses dessins sont exposés à la Galerie Cordier et il participe à l’exposition Idoles et Démons au musée du 20e siècle à Vienne (Autriche).

La Gana est traduite en allemand.

Fred traverse une période sombre, comme cela lui arrivera à plusieurs reprises, et ne parvient plus à écrire ni dessiner. Il commence à faire des enregistrements « autobiographiques » sur un petit magnétophone offert par un inconnu et les poursuivra jusqu’en 1995. En résulteront environ 200 heures d’écoute, déposées à la BnF et consultables sur le site lesbandesmagiques.fr.

1963

Il reprend l’écriture, mais la plupart de ses textes restent inachevés. En mai, il participe à l’exposition Donner à voir 3 à la galerie Creuze à Paris. Il commence sa série de dessins Les otages, à l’aquarelle et au crayon sur papier Ingres. Après le travail de remémoration de la « période noire », s’ensuit un moment de libération, de disponibilité, de découverte des possibles auquel succèdent des dessins sur papier jaune, ciré, peuplés d’êtres hiératiques surgis de ses visions : ce sont Les passeurs.

1964-1969

Nombreuses expositions de Fred Deux en France et à l’étranger, notamment en Allemagne. 

La Gana est traduite en italien. 

En 1966, Fred Deux commence à dessiner sur du papier japon nacré, ce qui ajoute à la difficulté, en raison de la rareté et de la fragilité de ce papier.
Il commence également à prendre des notes en dessinant. En 1968, le Centre national d’art contemporain achète un grand dessin de 1961 via la galerie Cordier.

Portrait de Fred Deux en 1970.
Portrait de Fred Deux en 1970.

1971

Ils fondent un centre d’art contemporain (CAC) dans l’ancienne école du village de Lacoux (voir les vidéos). 
À partir de ses bandes enregistrées, Fred écrit Nœuds coulants, publié chez Losfeld. Il ne renouvellera pas l’expérience de la transcription de ses bandes.
En mars, juin et septembre, un cycle de trois expositions consacrées aux dessins et aquarelles de Fred a lieu à la galerie Alphonse Chave à Vence. Un nouveau cycle d’œuvres, à la fois organiques et géométriques, apparaît. Ce sont les Spermes noirs et spermes colorés. Sainte Vulve, Liqueur sacrée, mais aussi Dépassement et Mes failles : c’est à la fois la honte et la transgression, le masculin et le féminin, le sublime et le trivial, le noir et la couleur. C’est la salissure et l’enfantement en même temps. Fred Deux se définira plus tard comme « un religieux sans religion ».

1973

De nouveau, la santé de Cécile les oblige à déménager. La montagne ne convient plus à sa santé déclinante, et, après 17 années, ils quittent avec regrets Lacoux pour s’installer dans le Berry, au Couzat. Ils présentent au CAC une exposition intitulée La gravure de Dürer à Dali. Fred subit une « dépression atmosphérique interne ». Travaillant chaque jour à sa table à dessin jusqu’à épuisement, Fred éprouve le besoin de « se casser la main » pour qu’elle retrouve son innocence. Son dessin devient dépouillé et contraint à la fois, le crayon graphite est aiguisé comme un poinçon et tranchant comme un scalpel. Les taches et la couleur ont disparu, c’est le gris.

1974

Un nouveau cycle de trois expositions, de la série Spermes colorés, est présenté à la galerie Chave, à Vence. Fred et Cécile organisent une dernière exposition au CAC de Lacoux, consacrée à l’art africain. Eux-mêmes commencent à collectionner des œuvres des arts premiers.

La Gana est traduite en anglais.

Fred commence le premier de ses 35 « livres uniques », qui sont des registres de toute taille, comprenant à la fois des textes et des dessins, dans un carton dessiné.

1975-1979

Nombreuses expositions de Fred Deux : à Lyon, à Paris à la galerie La Hune pour la première fois, Vence, Menton, à l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, en Allemagne, et à la biennale de Ljubljana, en Yougoslavie. Fred Deux crée de nombreux livres uniques pendant cette période. Les livres sont pour Fred Deux « les briques de [sa] maison personnelle », et il se met à bâtir sa maison en fabriquant ses livres.

En 1978, le portfolio L’Œuvre au gris est le premier à rassembler des textes écrits en marge des dessins, auxquels s’ajoutent des gravures de Cécile (après la mort de Hans Bellmer en 1975, elle se consacre aux gravures de dessins de Fred). Le pseudonyme de son double, Jean Douassot, est abandonné, Fred Deux publie désormais sous son nom.

1980

Présentation au Centre Pompidou de son livre-unique La Malemort, portfolio en carton brun relié par trois paires de lacets noirs et comprenant 33 planches mêlant dessins et textes (visible ici sur le site du Centre Pompidou). En novembre a lieu une exposition de huit recueils de dessins originaux à la Galerie Jeanne Bucher à Paris. La collaboration avec cette galerie durera jusqu’en 1989.

1981-1984

Nouveaux livres uniques, et début des dessins de très grand format, sur feuilles assemblées de papier Arche satiné. De nombreux autoportraits au crayon graphite voient le jour, ainsi que des dessins hommages, comme le diptyque Massacre des Innocents : Pour mémoire, les Remz / Pour mémoire, les Milç, consacré aux familles paternelle et maternelle de Cécile Reims, anéanties pendant la guerre. Des diptyques ou des triptyques intitulés Les survivantsPalais de la Mémoire ou le monumental Locus solus lui prennent des mois de travail, à l’aveugle, car Fred Deux cache une partie de son dessin avec des feuilles pour le protéger, comme à l’époque du papier japon. Il ne garde qu’une « fenêtre » ouverte. Dessiner devient une sorte de pratique somnambulique, qu’il expérimente jusqu’à la douleur et l’ennui. Ces dessins magistraux deviennent des « morceaux d’histoire ».

La BnF intègre à ses collections un livre unique de 48 dessins et 12 gravures, Mémorandum.

De nombreuses expositions ont lieu à la galerie Chave, à la galerie Bucher, ainsi qu’aux Arts Décoratifs et au Centre Pompidou à Paris.

En 1984, Kaddisch, sous forme de recueil de gravures, est publié aux éditions Le Nyctalope, à Amiens. Le livre Voies de passage est publié chez André Dimanche, à Marseille.

1985

Le couple s’installe à La Châtre, dans le Berry, au 17 rue Notre Dame. Ce sera leur dernier déménagement. Ils y vivent entourés de leurs animaux (chats, chiens, hérisson, et même un corbeau nommé Crocro).

1986

Cinq entretiens radiophoniques de Michel Camus avec Fred Deux sont diffusés sur France Culture, le dimanche, du 6 juillet au 3 août.

1987-1988

Exposition à la Denise Cadé Gallery, à New York, Fred Deux-Drawings, qui sera suivie d’une seconde exposition sous le même titre neuf ans plus tard.
Participation à l’exposition Écrivains-artistes du XXe siècle au Musée Ingres à Montauban.
Le livre unique Voies de passage entre dans les collections de la BnF.
La couleur revient peu à peu à partir de 1988, sous forme de fonds colorés.

1989-1990

Expositions au Grand Palais, au musée Cantini à Marseille, à l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun, à la galerie Jeanne Bucher, au musée de Bayonne.

En 1990, du 17 janvier au 11 mars a lieu une exposition Fred Deux, œuvre de 1949 à 1990. Textes, livres, dessins, gravures à la chapelle de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, accompagnée de la parution d’un entretien de Fred par Pierre Wat, intitulé Miroir des questions, dans le catalogue. Cette même année, en collaboration avec le musée Cantini de Marseille, une rétrospective est consacrée à Fred Deux à l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, et on peut aujourd’hui encore y voir des œuvres issues de la collection de Geneviève Bonnefoi.

1993

Fred Deux arrive au bout du Temps Magique. C’est à l’automne 1989 que ce temps aura « débuté », donnant naissance au retable en triptyque magistral du même nom, dessiné recto-verso, et à de nombreuses Variations (en référence aux Variations Goldberg de Bach, qu’il a écoutées tout en travaillant), réalisées à la mine de plomb et à l’aquarelle. Elles seront présentées à la galerie Lambert Rouland à Paris à l’automne 1993. Le catalogue de cette exposition comprend plus d’une trentaine de dessins accompagnés de textes de Fred Deux. On y trouve en préface un extrait d’une lettre que Germain Viatte, directeur du MNAM/CCI, lui a écrite après une visite à la Châtre « […] Il y a là des feuilles saisissantes qui poursuivent et élargissent le travail précédent, qui témoignent bien des accomplissements de votre quête[…] ».

1995

Une rétrospective de son œuvre depuis 1949 a lieu au musée de Bochum, en Allemagne. Elle sera reprise par les musées de Châteauroux, Montpellier et Charleroi (Belgique). D’autres expositions personnelles ont lieu en Allemagne et en Suisse. 

Publication du livre Le Partage aux Éditions de la Différence (Paris), et du recueil La Vie Antérieure, inspiré par la révélation du retable d’Issenheim à Colmar, par la galerie Chave à Vence.

1996

Parution du Catalogue raisonné de l’œuvre de Fred Deux gravé par Cécile Deux de 1970 à 1996, établi par Pierre et Madeleine Chave.

1997

Au musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun ont lieu deux événements : une exposition de l’œuvre gravé de Fred Deux par Cécile Reims, suivie d’un accrochage, Fred Deux, la réalité imaginaire.

Des œuvres récentes sont exposées à la galerie Thessa Herold à Paris. Fred tient des journaux, où il continue d’écrire sur son travail. Parution de la monographie de Bernard Noël, Fred Deux, la chair du double, dans laquelle Fred rédige lui-même sa biographie intérieure.

Fred Deux à son bureau en 1999.
Fred Deux à son bureau en 1999.

1999

À vif, compilation de 24 CD reprenant les deux premières années de l’autobiographie sonore enregistrée sur des bandes entre 1963 et 1994, paraît aux éditions André Dimanche.

Entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, Fred Deux aura fait naître plus de 2 000 dessins. Comme Paul Klee, il numérote tous ses dessins.

Fred Deux à son bureau en 1999.
Fred Deux à son bureau en 1999.

2001

En janvier, Cécile Reims et Fred Deux font don de la quasi-totalité de leur collection d’art premier au musée de l’Hospice Saint Roch d’Issoudun. Ils donnent également un ensemble de 45 dessins au Cabinet d’art graphique du centre Pompidou. Une exposition « Fred Deux, Couleurs », a lieu au CAC de Lacoux qu’ils avaient fondé quarante ans plus tôt.
À partir du mois de novembre, c’est la galerie Alain Margaron, rue du Perche à Paris, qui représente Fred Deux en exclusivité et lui consacre dès lors de nombreuses expositions et éditions.

2002

Un nouvel ensemble d’œuvres (notamment de Matta, Michaux, Music, Ernst), est légué par le couple au musée de l’Hospice Saint Roch d’Issoudun. Le 14 juin a lieu l’inauguration de la salle qui leur est consacrée. Parution du livre Fred Deux, Cécile Reims. Une vie, coédité par le musée et les éditions Cercle d’art de Paris.

Fred Deux fait face à des problèmes de santé.

2003-2005

Expositions à l’Institut français de Barcelone et à la galerie Alain Margaron, ainsi qu’au Cabinet d’art graphique du Centre Pompidou. Les « taches » refont leur apparition, d’abord discrètement à partir de 2001, puis de plus en plus vives à partir de 2005. Fred Deux, qui a eu 80 ans le 1er juillet 2004, continue chaque jour à se rendre à sa table à dessins. La tache s’étend, le trait se fait plus rare, mais cette façon de dessiner moins et de laisser la tache faire son chemin est l’aboutissement d’une longue quête du non-agir. Ce qu’il reste, l’essentiel : la ligne et la tache.

2008

Les dernières gravures de Cécile Reims d’après Fred Deux accompagnent l’ouvrage Reliquaire. Les techniques de Fred, l’usage de la couleur notamment, ne se prêtent plus à la transposition au burin.

L’exposition commune Fred Deux – Cécile Reims, la ligne de partage est présentée à la Halle Saint-Pierre à Paris, de septembre 2008 à mars 2009.

Le couple dépose de nombreux manuscrits, carnets, correspondances et photos à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), situé à l’abbaye d’Ardenne dans le Calvados.

2010

Le réalisateur Matthieu Chatellier filme Cécile Reims et Fred Deux dans un documentaire de 89 minutes intitulé Voir ce que devient l’ombre, produit par Moviala Films et Tarmak films.

Fred et Cécile en 2011.
Fred et Cécile en 2011.

2011

Fred Deux est confronté à des problèmes de santé à la suite d’une chute dans les escaliers, et de l’opération qui en découle, en février. Il titre, une semaine après cette opération, un dessin intitulé Fred Deux le dur et un autre intitulé Je voudrais m’arrêter sans le pouvoir.

Cette même année, auront lieu plusieurs expositions au musée des Beaux-Arts de Carcassonne, à la galerie Margaron et à la bibliothèque de l’abbé Grégoire à Blois.

2014

Exposition Fred Deux. Le livre de la vie au musée Panorama de Bad Frankenhausen, et cycle de trois expositions au musée de l’Hospice Saint Roch d’Issoudun de février à novembre.
Fred Deux s’affaiblit. Il réalise encore quelques dessins, encouragé par Cécile qui lui prépare ses fonds colorés pour qu’il se remette à sa table à dessin.

Fred Deux à la Châtre vers 2013.
Fred Deux à la Châtre vers 2013.

2015

Exposition Fred Deux, le for intérieur au musée Jenisch de Vevey, en Suisse, qui fait suite à la donation, entre 2012 et 2014, de dessins et de livres uniques comme Kaddisch et Rituel de 1980. Ce fonds rejoint l’œuvre gravé quasi complet de Cécile Reims.

Au terme d’une vie exceptionnelle, après avoir signé plus de 6 000 dessins, Fred Deux s’éteint chez lui le 9 septembre 2015 à l’âge de 91 ans. Il repose dans le cimetière de La Châtre.

Deux ans plus tard, avec le soutien de Cécile Reims, le musée des Beaux-Arts de Lyon lui consacre la plus importante rétrospective consacrée à son œuvre, Le monde de Fred Deux, du 20 septembre 2017 au 8 janvier 2018. Toutes les facettes de l’artiste, dessinateur, poète oral, écrivain y sont présentées, ainsi que des objets qu’il a façonnés, au milieu des œuvres d’art premier dont il s’était entouré, comme des présences nécessaires.

Cette biographie a été compilée par Muriel Gache avec l’aimable autorisation des auteurs Claire Mathieu, Anouck Luquet et Pierre Wat à partir des ouvrages suivants : 

Miroir des questions : entretien avec Fred Deux : propos recueillis par Pierre Wat à l’occasion de l’exposition Fred Deux, œuvre 1949-1990, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 17 janvier-11 mars 1990, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 1990. (texte réédité dans Fred Deux. Le dessin à corps perdu, cat. exp., Issoudun, Musée de l’Hospice Saint Roch, 2014.

Le monde de Fred Deux, cat. exp. (Lyon, musée des Beaux-Arts, 20 septembre 2017-8 janvier 2018), textes de Sylvie Ramond (dir.) et Pierre Wat, Paris, Liénart / Lyon, Musée des Beaux-Arts, 2017.

Voir ce que devient l’ombre © Matthieu Chatellier – Nottetempo

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